L’affaire Collien Fernandes illustre moins, à ce stade, un fait avéré qu’un réflexe politique et médiatique bien connu: avant même qu’il soit publiquement clarifié ce qui s’est exactement passé, on réclame déjà de nouvelles lois, davantage de pouvoir d’intervention des plateformes et des ingérences plus poussées dans la communication numérique.
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C’est précisément cela qui est révélateur. Le débat suit un scénario familier. À partir d’un cas déclencheur flou, on fabrique en un temps record une leçon morale toute prête: ici la femme blessée, là l’horrible homme blanc, entre les deux Internet comme un espace pollué par la déchéance masculine. Presque automatiquement, tout est coulé dans un schéma où ce n’est plus l’élucidation qui compte, mais la capacité de mobilisation. L’incertitude devient certitude, le soupçon se transforme en diagnostic structurel, l’indignation en appétit de régulation.
S’y ajoute l’alliance bien connue entre activisme, milieu des ONG et politique. Des organisations comme HateAid signalent, à juste titre, de réelles lacunes en matière de protection. Le problème commence là où, à partir de la protection concrète des victimes, naît un désir général de prise de contrôle de l’espace numérique. Alors, ce n’est plus l’auteur concret qui est au centre, mais l’idée de rendre la communication dans son ensemble plus visible, plus identifiable et plus facilement gouvernable politiquement. L’État est censé s’en charger – de préférence de manière préventive. Et tout de suite sous forme de loi, assortie d’une déclaration souhaitée du chancelier fédéral allemand sur l’affaire. Nous sommes concernés, pourrait-on une fois de plus entendre dans le ton allemand habituel.
C’est précisément là que réside le déséquilibre. Car le problème n’est souvent pas un manque de compétences, mais un manque de précision de l’État de droit et d’application pratique: collecte lente des preuves, enquêteurs débordés, compétences éclatées, procédures qui traînent. En déduire sans cesse de nouveaux pouvoirs d’ingérence revient à confondre déficits d’exécution et excès de liberté.
Un État libéral doit poursuivre fermement les agressions numériques, préserver les preuves et protéger les victimes. Ce dont il doit se garder est tout aussi clair: ériger, à partir de chaque cas individuel chargé moralement, un nouveau régime de surveillance du numérique. Sinon, la lutte contre la violence en ligne finit là où les sociétés libérales se nuisent à elles-mêmes: dans la tentation de restreindre la liberté précisément au nom de la protection.