Le président fédéral allemand Frank-Walter Steinmeier a enfin trouvé LE thème de son mandat. Alors que ses prédécesseurs comme Roman Herzog incarnaient ce « sursaut » qui devait traverser l’Allemagne (et qui malheureusement ne s’est toujours pas produit), ou Joachim Gauck le thème de la « liberté », il apparaît depuis quelque temps déjà que Steinmeier a dû reconnaître dans la lutte contre son propre peuple sa véritable mission.
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C’est précisément le 9 novembre, jour de la chute du Mur, que l’ancien homme politique du SPD, qui laisse actuellement sa camaraderie de parti en suspens pour des raisons liées à sa fonction, a réfléchi à la signification du « cordon sanitaire » sous la forme de « l’interdiction du parti » AfD comme « expression de la démocratie défensive ». Le fait qu’un cinquième à un quart des Allemands soutiennent l’AfD à l’échelle nationale ne trouble nullement le vaillant Westphalien.
Steinmeier en a remis une couche à l’occasion de la « Journée de l’histoire de la démocratie » (18 mars). La République fédérale actuelle serait l’Allemagne dont des générations ont rêvé, pour laquelle elles ont combattu et souffert, écrit Steinmeier. « Nous ne devons pas brader cette Allemagne », a-t-il averti. Le président fédéral a souligné: « Lorsque des extrémistes scandent aujourd’hui “Nous sommes le peuple” ou agitent des drapeaux noir-rouge-or, il faut dire: ne laissons pas ceux qui n’y ont aucun droit nous voler l’histoire et les symboles de notre démocratie. Le noir-rouge-or sont les couleurs de la démocratie libérale et de l’amitié entre les peuples européens, non celles des nationalistes et des autoritaires; et dans une démocratie libérale, la population peut être multiple et très diverse. »
C’est tout de même assez remarquable, curieux, ou au fond simplement insensé: un chef d’État déclare qu’une partie du peuple qui porte les symboles de la République et scande des slogans du mouvement des droits civiques de la RDA serait en quelque sorte composée de faux Allemands, non appartenants, d’une manière diffuse des renégats auxquels il ne faudrait surtout pas laisser le pays. Ce qu’est la « démocratie libérale » et la diversité, apprend-on, Steinmeier le sait mieux que le peuple obtus qui se permet de se prétendre lui-même le peuple. Où va-t-on comme ça.
Tout le discours est si bizarre qu’en le lisant on en vient à s’inquiéter de l’état d’esprit de son auteur. On ne devrait pas laisser la fierté nationale et le patriotisme aux extrémistes: « Des citoyennes et citoyens souverains, qui cultivent avec fierté leurs traditions démocratiques et défendent avec assurance leurs idéaux, constituent une forte protection de la Constitution », écrit le maître du château de Bellevue à Berlin et esquisse une sorte de nouvelle société de classes, dans laquelle les vrais, honnêtes et corrects citoyens semblent faire face à une sombre troupe suspecte de malfaisants contre lesquels il faudrait se prémunir. De toute évidence, tout le monde ne fait pas partie de la diversité dont parle Steinmeier.
« L’affirmation de soi est l’impératif du moment », poursuit Steinmeier. « Pour cela, nous devons savoir ce qui est en jeu et défendre avec passion les valeurs qui nous sont chères. » Le regard vers l’histoire ne pourrait pas seulement être un avertissement, mais aussi donner du courage. « Notre identité se nourrit aussi des aspirations à la démocratie et à la liberté qui ont existé au fil des siècles », souligne le président fédéral. « Nous pouvons être fiers de ces traditions, sans détourner le regard de l’abîme de la Shoah. »
Affirmation de soi contre qui? Qui veut détourner le regard de la Shoah? Et quelle identité est ce « nous » pour laquelle nous devons nous engager avec passion et la défendre contre ces hordes obscures et mystérieuses? On n’est sans doute pas très loin de la vérité lorsqu’on soupçonne que Steinmeier vise l’AfD et ses partisans. Un président qui ne tente même pas d’être le président de tous les Allemands, mais qui rassemble ses troupes pour une bataille défensive contre ces faux compatriotes qui ont l’audace de lui refuser leur allégeance.
On est tenté de considérer de tels discours comme un verbiage creux, tant l’homme et son opinion sont fades et rebattus, au point qu’on pourrait les ignorer. S’il n’y avait pas ce fatal esprit du temps de « l’hostilisation » (l’ancien juge constitutionnel Udo di Fabio), de la déshumanisation et de la nazification de pans indésirables de la population, auquel Steinmeier donne ici la parole depuis la plus haute tribune de l’État. Le pire, c’est que les paroles de Steinmeier s’envolent et se perdent. Son esprit de division, lui, continue de flotter.