Le discours du chancelier Friedrich Merz (CDU), sur lequel il aurait travaillé à plusieurs reprises depuis le changement d’année, est plus qu’un simple positionnement géostratégique de l’Allemagne et de l’Europe dans le monde. Il est d’abord un aperçu du cosmos politique du chancelier, qui voit les attaques contre les États démocratiques de l’Occident non seulement venir d’autocraties hégémoniques, mais aussi de l’intérieur.
Kay Nietfeld/DPA/Keystone
Un passage caractéristique est le suivant: « Le retour à la politique de puissance ne s’explique toutefois pas seulement par la rivalité entre grands États. Mesdames et Messieurs, il est aussi le reflet de sociétés agitées, sous pression, en des temps de grands bouleversements. Il est l’expression d’un besoin, y compris dans de nombreux États démocratiques, de disposer d’un leadership fort dans un monde où précisément les États à constitution démocratique se heurtent durement aux limites de leur capacité d’action. »
Merz n’envisage pas l’idée que les limites de la capacité d’action pourraient éventuellement résulter de l’exclusion explicite de courants populistes émergents, supposés tels, et qu’elles pourraient être levées par leur intégration. Il va même un pas plus loin: il considère le déroulement en soi normal et ouvert des luttes politiques et sociétales comme une menace, et la limitation de la liberté d’expression comme un atout de l’Occident européen:
Citation de Merz: « Le combat culturel du mouvement MAGA aux États-Unis n’est pas le nôtre. La liberté de parole s’arrête ici chez nous lorsque cette parole se retourne contre la dignité humaine et la Loi fondamentale. » Cela est plus que remarquable, car tout autour de Merz, le combat culturel fait depuis longtemps rage. Lui et son gouvernement le soutiennent et le financent même à hauteur de millions pour des ONG qui, en tant qu’organisations d’avant-garde de gauche, ont explicitement inscrit sur leurs drapeaux la “lutte contre la droite” (et tout ce qu’elles considèrent comme tel).
Merz se trompe aussi fondamentalement lorsqu’il laisse entendre que la Loi fondamentale impose des limites à la liberté d’expression. C’est le contraire: elle autorise le citoyen à une liberté d’expression quasiment illimitée. Quiconque lit l’article 5 de la Loi fondamentale n’y trouve de restrictions qu’en matière de protection de la jeunesse et d’atteintes à « l’honneur personnel ». Le reste est régi par des lois.
Par ailleurs, on ne voit nulle part poindre qui que ce soit qui voudrait porter atteinte à la garantie de la dignité humaine inscrite dans la Loi fondamentale (droit d’éternité!) ou même l’abolir. De plus, le « fait de toucher » à la Loi fondamentale est, comme le montrent d’innombrables modifications, tout à fait admissible. Merz lui-même a fait modifier la Loi fondamentale et y a fait inscrire des dettes de plusieurs milliards comme prétendus fonds spéciaux, étirant ainsi les limites de la Constitution jusqu’à l’extrême: faire appel à un Bundestag déjà battu dans les urnes, non pas comme acte d’urgence pour combler un vide de pouvoir entre deux législatures, mais par calcul, afin d’utiliser une majorité que l’électeur avait explicitement retirée à la politique, constitue une torsion presque brutale de la volonté populaire déjà consignée.
En bref: ce que nous voyons ici dans ces passages du discours est un exemple parfait de ce que l’ancien juge constitutionnel Udo di Fabio appelle dans son nouveau livre « Verfeindlichung » (mise en inimitié). Comme di Fabio, Merz établit un lien entre l’effondrement des structures de puissance mondiale et les processus de fermentation internes d’un « âge agonique » (déclin). Le chancelier ne remarque toutefois pas qu’il se place lui-même – qui plus est dans son rôle de chef de gouvernement – dans une tranchée politique qui ne lui revient pas.
Le pouvoir exécutif politique est le prestataire de la volonté populaire et non un arbitre de combat qui ne déclare acceptables les courants et les partis que lorsque cela l’arrange. Merz n’a ni compréhension ni idée de la manière de gérer l’AfD, Le Pen, Orbán, le FPÖ, Trump et d’autres, mais les considère comme une menace. C’est son bon droit en tant que particulier et homme politique de parti. En tant que chef de gouvernement lors d’une conférence internationale de sécurité de très haut renom, cela met en effet à nu la rupture dans la conception démocratique de soi entre les États-Unis et l’Europe.
Il est toutefois également clair que les partis établis ne pourront ni mener ni gagner le combat contre la Russie, la Chine, Trump ET leur propre population.
Ralf Schuler a dirigé pendant plus de dix ans la rédaction parlementaire de BILD et est chef du service politique du portail d’information NIUS. Il anime la chaîne d’interviews « Schuler! Fragen, was ist » https://www.youtube.com/@ralf-schuler. Son nouveau livre « Der Siegeszug der Populisten. Warum die etablierten Parteien die Bürger verloren haben. Analyse eines Demokratieversagens » est paru aux éditions Fontis, Bâle.