Le séisme politique en Bade-Wurtemberg résonne bien au-delà des frontières du Ländle. Ce que l’on y observe est plus qu’un simple déplacement régional; c’est la facture d’une impasse stratégique dans laquelle l’Union sous la direction de Friedrich Merz s’est engagée. Les résultats sont une gifle retentissante pour la politique du mur de protection.
Il faut d’abord rendre hommage au vainqueur du scrutin: Cem Özdemir a réussi à se mettre en scène comme un réalpoliticien bourgeois et à remporter ainsi une victoire qui va à l’encontre de toutes les tendances nationales et internationales des Verts. Tandis que son parti est à terre au niveau fédéral, il célèbre un triomphe dans un site industriel. Mais ce succès repose moins sur la brillance du programme vert que sur la défaillance totale de la concurrence bourgeoise.
Le mur de protection comme auto‑enchaînement
Vu de la Suisse, avec un certain recul, ce qui se passe au sein de la CDU/CSU est à peine compréhensible. Avec sa démarcation absolutiste, hautaine et finalement désemparée vis‑à‑vis de l’AfD, l’Union s’affaiblit elle‑même et se livre sans défense à la gauche et aux Verts. Pour reprendre le son du moteur Mercedes de Stuttgart, elle ne met tout simplement pas assez de chevaux sur la route pour remettre à leur place une gauche en réalité affaiblie par l’air du temps.
Le mur de protection ne fonctionne pas comme un rempart, mais comme un camp retranché qui divise le camp bourgeois. Quand on refuse de coopérer avec le parti avec lequel – statistiquement et sur le fond – on a les plus grandes convergences, il ne faut pas s’étonner si, au bout du compte, c’est le camp d’en face qui rit. Cette stratégie affaiblit la droite et renforce la gauche.
Un regard bourgeois sur l’AfD
En Allemagne, l’adjectif « de droite » est devenu hautement toxique, ce qui, du point de vue d’une démocratie pluriséculaire comme la Suisse, paraît, pardonnez‑moi, presque ridicule. Dans toute démocratie saine, il existe un camp de gauche et un camp de droite. Sans droite, il ne peut y avoir de démocratie, tout comme la démocratie dépérit s’il ne peut y avoir de gauche. Et l’AfD? Si l’on analyse posément, au‑delà du pilonnage médiatique et moral, il s’agit tout simplement d’un parti bourgeois de droite, qui est désormais choisi par un nombre croissant d’électeurs déçus de la CDU et surtout du FDP.
Les orgies de dénigrement des médias et de la concurrence politique prennent de moins en moins auprès des électeurs. Que l’AfD progresse jusqu’à près de 20 pour cent dans un Land comme le Bade‑Wurtemberg et double son score montre que les électeurs ne sont justement pas « stupides ». Et qu’ils ne se laissent pas dicter ce qu’ils doivent voter. Ils cherchent une représentation de leurs intérêts qu’ils ne trouvent plus dans un FDP sombrant dans l’insignifiance ou dans une CDU moralisatrice.
Le cartel contre la volonté des électeurs
Particulièrement inquiétante est la tendance à contourner la volonté des électeurs par des manœuvres institutionnelles. Lorsque des partis allant de la CDU à la gauche s’allient en cartel pour modifier les constitutions et renforcer la « résilience » des institutions face à l’opposition, il s’agit d’une attaque contre la qualité originelle de la démocratie. C’est la tentative de politiser les institutions et d’en faire des armes contre la concurrence.
La réalité est une lourde boule de démolition pour de tels jeux de pouvoir. Celui qui, comme Merz, érige la « lutte contre la droite » en dogme ne doit pas s’étonner si, au final, il n’est plus perçu que comme un partenaire junior ou un appendice du courant dominant libéral de gauche.
L’électeur du Bade‑Wurtemberg l’a montré: le mur de protection de Merz nuit aux bourgeois, il nuit à Merz, mais le mur de protection s’effrite, précisément parce que les électeurs sont plus intelligents que les politiciens de parti qui veulent les paternaliser et les dénigrer. Un jour, la réalité ramènera la CDU à la raison, pour autant qu’elle soit encore un facteur pertinent de la politique allemande. Plus tôt on se confrontera de nouveau à la réalité à Berlin et plus tôt on prendra au sérieux l’électeur bourgeois, mieux ce sera pour le parti, pour Merz, mais surtout pour l’ensemble du pays.