Aujourd’hui, l’une des personnalités les plus marquantes et influentes, par moments les plus controversées et les plus incomprises que la Suisse ait jamais produites, célèbre un jalon particulier: Sepp Blatter a 90 ans. À une époque où le jugement sur les figures publiques est souvent hâtif et unilatéral, il est une question de justice historique et de probité intellectuelle de rendre hommage à l’œuvre de vie de ce Suisse hors du commun dans toute sa globalité.
© KEYSTONE/TI-PRESS / ALESSANDRO CRINARI
Sepp Blatter est bien plus qu’un ancien dirigeant sportif. C’est un imprésario visionnaire, un patriote et un diplomate de grand talent, qui a porté le football d’une niche européenne jusqu’aux recoins les plus reculés de la planète. Sous sa direction, la FIFA est devenue une organisation qui, avec plus de membres que l’ONU, reflète toute la diversité et la complexe contradiction de notre monde. Blatter a su équilibrer avec virtuosité le fragile jeu des intérêts mondiaux dans le creuset qu’est la FIFA. Il a donné au football un langage universel, y compris un langage de l’argent, qui transcende les frontières.
En tant que Suisse, Sepp Blatter a profondément marqué l’image extérieure de notre pays. Il a toujours opéré depuis la Suisse et est resté fidèle à ses racines – un Valaisan de stature mondiale, qui a également servi avec fierté la collectivité en tant qu’officier de l’armée suisse. Ce n’est pas un hasard s’il a fait ses armes dans l’horlogerie – dans le sport aussi, il est devenu ambassadeur, envoyé spécial de la Suisse. Dans ses différentes fonctions, il a démontré que notre pays est capable de diriger et d’héberger des institutions de rang mondial, et cela même avec une certaine élégance dansante.
C’est une ironie de l’histoire que ce soit précisément dans son propre pays que les voix critiques aient souvent dominé. Tandis que des légions de journalistes s’acharnaient sur Blatter, transformant chaque congrès de la FIFA en caisse de résonance pour des accusations qui, après avoir gonflé comme un torrent, se dissipaient aussitôt comme un mauvais rêve, la FIFA passait sous sa direction d’une maison de retraite de fonctionnaires pratiquement en faillite à une organisation économique hautement performante. Que certains responsables de la FIFA se soient laissé éblouir par le faste de la richesse est un fait, humain, trop humain.
De manière quasi robotique, des « reporters d’investigation » et des enquêteurs proches du milieu du football ont lancé, sans preuves, l’accusation que Blatter était corrompu, s’enrichissait et agissait en quelque sorte comme le capo d’une organisation quasi criminelle. Ces accusations monstrueuses ont d’emblée mis hors jeu la présomption d’innocence, entraîné un renversement de la charge de la preuve et ont semblé se confirmer lorsque, en 2015, des enquêteurs américains ont soudain obtenu libre accès en Suisse et ont arrêté, lors d’un congrès de la FIFA à Zurich, quelques hauts responsables de la FIFA comme de dangereux criminels.
Dans ces heures tumultueuses, la pression menaçait d’écraser le président de longue date. Blatter avait sans doute manqué la date de péremption de son propre mandat à la tête de la FIFA, ce qui peut en partie expliquer la virulence des attaques. Ainsi, après les assauts massifs des Américains, il a mis son poste à disposition, à contrecœur, ce qui a été à tort interprété comme un aveu de culpabilité; il a moins protégé sa propre personne que la FIFA, qu’il a ainsi sortie de la ligne de tir, sans jamais démissionner officiellement. Les tribunaux de la morale avaient rendu leur verdict impitoyable et, comme si souvent dans ce genre d’affaires, le crescendo de la présomption de culpabilité fut infiniment plus bruyant que le léger raclement de gorge à peine audible lorsque Blatter fut finalement acquitté par les tribunaux réguliers de l’État de droit.
Blatter a assumé des responsabilités même là où aucune faute personnelle ne lui incombait. Cela fait partie du leadership, bien qu’il soit parfois en conflit avec son héritage et que le lâcher-prise ait été pour lui l’une des tâches les plus difficiles. Malgré tout cela, son œuvre de vie demeure incontestable: Blatter a porté le football moderne, cette invention de l’ancienne puissance coloniale britannique, dans le monde entier, l’a démocratisé et en a fait un phénomène global de compréhension entre les peuples et « d’inclusion ».
Ainsi, ce Valaisan a fait bouger le monde par le football, depuis la Suisse, homme de l’horlogerie et officier, pionnier, neutre et ouvert sur le monde, et c’est précisément pour cela qu’il est typiquement suisse, ce qui lui vaut encore aujourd’hui une grande estime, large et mondiale. Dans l’ancien « Blatter-bashing » helvétique, c’est sans doute aussi un esprit du temps lassé de la Suisse qui se défoulait. Il est donc réjouissant de constater que certains journaux traitent aujourd’hui l’ancien président de la FIFA avec nettement plus de respect qu’à l’époque où il était encore en fonction.
Aujourd’hui, pour son 90e anniversaire, nous souhaitons de tout cœur à Sepp Blatter, ce Suisse qui a fait bouger le monde, tout le meilleur, la santé et surtout la paix intérieure avec son impressionnante œuvre de vie. Puise-t-il recevoir la reconnaissance qu’il mérite en tant que grand Suisse et visionnaire. Tous nos vœux, cher Sepp Blatter – pour les années à venir jusqu’à ton centième anniversaire!