Marine Le Pen a été condamnée dans un procès qui établit de nouveaux standards juridiques, pour « détournement de fonds publics » à quatre ans de prison, dont deux ans qu'elle peut purger avec un bracelet électronique. Simultanément, elle s'est vu retirer le droit de se présenter aux élections.
Elle, la figure de proue et leader du Rassemblement National, ne pourra donc pas se présenter à l'élection présidentielle française de mai 2027 - justement dans une situation politique où sa candidature - après des candidatures en 2012 et 2017 - aurait été vraiment très prometteuse : La droite politique comme la gauche politique ne sont pas seulement fragmentées au point d'être méconnaissables, sans orientation politique claire, mais elles manquent également de personnalités leaders convaincantes. Le Premier ministre François Bayrou est faible au point d'être méconnaissable et avait déjà rencontré de grandes difficultés l'année dernière pour faire adopter le budget français par le Parlement.
Il est difficile de vouloir juger la situation légale française du jour au lendemain, je ne m'attribuerais pas cette prétention.
Un juriste français très expérimenté m'a dit hier au téléphone que la situation légale permettait ce verdict, qu'une examination minutieuse avait été faite. On savait bien sûr que ce jugement susciterait sûrement la colère et la résistance parmi les Français, surtout chez les partisans de Marine Le Pen. C'est pourquoi il est inattaquable et non « politiquement motivé ».
On pourrait appliquer cette déclaration 1:1 à la question de savoir s'il faut interdire l'AfD : Jusqu'à présent, la République fédérale y échappe, même si l'interdiction d'un parti est en préparation, car elle doit être « inattaquable » (ce qu'elle ne devrait guère être) et on craint donc les conséquences politiques.
Selon les sondages, Marine Le Pen était en tête pour l'élection de 2017 devant tous les autres candidats. Emmanuel Macron ne peut pas se représenter après un mandat de deux ans. En ce sens, il est difficile - et cela indépendamment de la clarté juridique du jugement, que je présume ici, sur la base de ma conversation téléphonique -, de ne pas y voir une arrière-pensée politique.
Le test décisif pourrait être la question de savoir si l'ancien président Nicolas Sarkozy, un ami d'Emmanuel Macron, ira lui aussi en prison pour fraude électorale avec des fonds de campagne en provenance de Libye dans son procès encore en cours : Le ministère public demande maintenant sept ans de prison. Il porte déjà un bracelet depuis l'hiver dernier, d'abord pour un an. Si ce jugement, annoncé pour le 8 avril, s'avère également draconien et est appliqué, on pourrait avancer la thèse que le système judiciaire français est effectivement déterminé à mettre fin à toute corruption, peu importe les arrière-plans politiques. Cela serait en effet formidable !
Toutefois, on pourrait aussi - admettre un peu cyniquement - faire valoir que Sarkozy serait alors un pion sacrifié, devant aller en prison pour que Marine Le Pen puisse littéralement être enfermée, et ce, contrairement à Sarkozy, avant les élections.
42 % des Français trouvent le jugement à l'encontre de Marine Le Pen juste, alors que seulement 29 % ne le trouvent pas. L'acceptation du jugement par la population est non seulement frappante, mais aussi importante.
Habituellement, seuls les jugements qui ne correspondent pas au sentiment de justice en général provoquent des contestations. Un tiers suffit-il pour cela ?
Le Rassemblement National a annoncé des manifestations pacifiques dans toute la France. Il sera intéressant d'observer si et comment ces manifestations annoncées se dérouleront et ce à quoi elles pourraient aboutir. Lors des Gilets Jaunes, on parlait déjà de guerre civile en France. Les révolutions, le pays sait aussi les faire, comme chacun le sait. Rester calme semble en tout cas peu probable.
C'est la première condamnation avec de telles dimensions draconiennes, au moins en Europe de l'Ouest. D'autant plus que le montant du détournement de fonds avec 5 millions d'euros est presque faible, comparé à d'autres scandales de détournement d'argent public : Pour Christine Lagarde, en 2016, pas moins de 400 millions n'étaient pas un argument pour ne pas faire d'elle la cheffe de la BCE.
Ursula von der Leyen a été définitivement condamnée par la CJUE pour corruption dans la gestion des vaccins le 17 avril 2024, ce qui n'a rien changé à son élection en tant que nouvelle présidente de la Commission européenne dès le lendemain. En République fédérale, n'entrons même pas dans les détails des scandales Cum-Ex ou des masques.
5 millions, comme dans le procès de Marine Le Pen, c'est presque des broutilles. Jens Spahn, par exemple, qui semble déjà prêt à devenir le régicide de Friedrich Merz, ne semble pas être empêché par les montants de plusieurs dizaines de millions qu'il a détournés pour les masques, d'avoir des ambitions pour le poste de chancelier.
Les élections sont de plus en plus remplacées par les tribunaux. La politique devient « juridique », elle est alors légale, mais pas légitime. C'est le signe précurseur du positivisme juridique, et nous savons d'après l'histoire que celui-ci est dangereux.
Aux États-Unis, on a essayé d'incarcérer Trump avec plusieurs accusations. En Turquie, Erdogan tente de faire de même avec son opposant politique - mais dans un contexte politique inversé.
En Roumanie, une élection présidentielle a récemment été suspendue par la Cour constitutionnelle, où un homme politique conservateur (ou « populiste ? »), Calin Georgescu, aurait remporté le second tour. Apparemment, en raison d'une interférence étrangère (« russe »), mais en réalité plus ou moins sur ordres de la Commission européenne.
Attendons donc : Le jugement contre Marine Le Pen est peut-être - peu importe sa juridiction propre - le jugement politique le plus marquant en Europe depuis des décennies, écrivant déjà l'histoire : Soit une courageuse magistrate française a donné une impulsion cruciale, dans de nombreux systèmes corrompus au niveau des États nationaux européens ainsi qu'à celui de l'UE, pour mettre fin à la corruption en Europe, pour revenir à l'état de droit pour tous et donc à la démocratie : Cela pourrait être un symbole, que Lagarde, von der Leyen, Scholz ou Spahn démissionnent maintenant immédiatement de leurs postes.
Ou bien ce jugement pourrait faire s'effondrer un système politique entier en Europe, dans des dimensions probablement inimaginables pour quiconque aujourd'hui.
Ulrike Guérot est professeure de politique européenne et publiciste.