Et voilà que s’y ajoute Jack Lang, l’illustre et ancien ministre français de la Culture, figure de la gauche. Lang aurait lui aussi beaucoup bavardé avec le requin de la finance et présumé délinquant sexuel Jeffrey Epstein, qui s’est soustrait en 2019 à une condamnation imminente en se suicidant. Lang s’inscrit ainsi dans une longue liste de célébrités qui, pendant des décennies, ont entretenu des relations amicales avec Epstein: des membres des familles royales britannique et norvégienne, des chefs d’État de Bill Clinton à Donald Trump, des stars, des diplomates et des financiers, des personnalités du monde de la culture de Woody Allen à Noam Chomsky en passant par Mick Jagger, des milliardaires comme Bill Gates ou Elon Musk. La liste s’allonge de jour en jour. Il ne manque plus que le pape.
Jon Elswick/AP Photo/Keystone
Ce qui les relie tous: aucun d’entre eux n’a jamais été inculpé, encore moins condamné, et il n’existe même pas le moindre indice d’une infraction sexuelle concrète. Jusqu’à présent, la veuve d’Epstein, Ghislaine Maxwell, est la seule personne à avoir été inculpée ou condamnée dans ce scandale sexuel qui couve depuis des années et a été examiné avec un soin méticuleux à l’américaine. Mais les tribunaux autoproclamés de la morale ne connaissent ni principe d’inculpation, ni présomption d’innocence, ni droits de la défense, ils ne tolèrent ni contradiction ni juges réguliers. Ce sont les règles de la foule lyncheuse qui s’appliquent: quiconque tombe entre ses griffes ne peut qu’espérer que son exécution se déroule le plus rapidement possible.
Je l’admets: je ne suis les reportages sur l’affaire Epstein que sporadiquement et superficiellement depuis longtemps déjà, comme une corvée pénible – parce qu’ils m’inspirent du dégoût, parce qu’ils sont insupportables. Ce ne sont pas les secrets plus ou moins sordides des célébrités qui me dégoûtent, non, bien au contraire.
Ce qui est insupportable, c’est la violation de la sphère privée d’innombrables personnes, parmi lesquelles, notons-le, aussi des victimes présumées du système Epstein. Si la justice a failli, ce n’est pas parce qu’elle n’a pas réussi à confondre des complices, qui, on doit le supposer au vu de l’enquête exhaustive, n’existent tout simplement pas. Mais parce que la justice n’a pas été en mesure de protéger la vie privée d’innombrables personnes dont le sort lui était confié.
Lorsque nous nous croyons à l’abri des regards ou dans un cercle privé, nous pensons, disons, écrivons ou faisons tous parfois des choses qui, rétrospectivement ou à y regarder de plus près, peuvent paraître idiotes, terriblement fausses, irréfléchies ou immorales. Surtout lorsqu’on les sort de leur contexte. Et au plus tard en allant aux toilettes, tout le monde sent mauvais. Mais la façon dont ça sent chez les autres, je ne tiens pas à le savoir en détail. C’est ce qu’on appelle la civilisation: cette zone de pudeur qui distingue l’être humain du chimpanzé et que Mani Matter a jadis si bien décrite dans une chanson.
Sur le fond, la valeur informative des dossiers Epstein est maigre: les puissants et les célébrités, qui l’eût cru, aiment fréquenter leurs semblables et, ce faisant, laissent parfois échapper des propos qu’ils ne tiendraient jamais en public; et parfois, quel horreur, des hommes vieillissants sont attirés par de très jeunes femmes dont ils achètent les faveurs avec de l’argent. La véritable révélation bouleversante est ailleurs: au moment où l’on aurait le plus besoin de lui, l’État de droit n’est pas fiable.