Le désarroi doit être grand chez les partisans des accords avec l’UE. Avec Eduard Kiener, on est même allé rechercher un haut fonctionnaire du siècle dernier, qui plaide désormais pour les prétendus avantages du nouvel accord sur l’électricité, lequel fait partie du paquet d’accords.
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Dans une tribune publiée dans la NZZ, Kiener, qui a été directeur de l’Office fédéral de l’énergie de 1977 à 2001, écrit qu’à la lecture « impartiale » de l’accord sur l’électricité, on a l’impression que le traité repose sur une « compréhension mutuelle et une volonté de coopération » entre la Suisse et l’UE.
Avec tout le respect dû à la carrière de Kiener et à sa lecture en quête d’harmonie des accords: cette interprétation naïve est dépassée depuis longtemps, non seulement en Suisse, où une large alliance s’est formée contre l’accord sur l’électricité, mais dans toute l’Europe. Dans le pays de l’EEE qu’est la Norvège, par exemple, le gouvernement a chuté il y a un an en raison de conflits internes autour des accords sur l’électricité avec Bruxelles.
La Norvège produit tellement d’électricité que le pays pourrait pratiquement être autonome; en conséquence, les prix pour les particuliers et les entreprises devraient être très bas, ce qui n’est pas le cas. La Norvège est obligée d’exporter son électricité dans le système électrique européen et doit en même temps importer les prix élevés qui, en raison des capacités volatiles et structurellement insuffisantes, surtout en Allemagne, devraient rester élevés sur le marché européen de l’électricité.
Parce que la Norvège ne peut pas décider elle-même des flux d’exportation et des prix, ce pays de l’EEE est pris au piège des prix. La Suède connaît la même situation. Ce pays modèle de l’UE en matière de production d’électricité renouvelable est lui aussi puni par les prix élevés du marché intérieur de l’UE pour le fait qu’il produit lui-même suffisamment d’électricité propre. « Et malgré ces succès, nous nous retrouvons maintenant du côté des perdants. Je veux dire, quel signal cela envoie-t-il? C’est tout simplement inacceptable », a déclaré récemment la ministre suédoise de l’Énergie, Ebba Busch, lors d’une réunion des ministres de l’Énergie de l’UE à Bruxelles.
Busch, démocrate-chrétienne, va même plus loin et menace de réduire les exportations d’électricité si Bruxelles ne bouge pas sur la politique énergétique. Il y a déjà deux ans, elle avait stoppé la construction d’une ligne électrique entre la Suède et l’Allemagne. En regard de la politique énergétique allemande, elle avait alors déclaré: « Quand le vent ne souffle pas, nous nous retrouvons avec ce système électrique défaillant et des prix de l’électricité élevés. » De la « compréhension mutuelle » dont Kiener fait l’éloge dans la NZZ, il ne reste pas grand-chose dans l’UE.
En France aussi, on envisage ouvertement de se retirer du marché européen de l’électricité. La « Welt am Sonntag » a récemment évoqué un possible « Flexit ». Ainsi, Jordan Bardella, le président du Rassemblement National (RN) et candidat potentiel à la présidence, demande la suspension des « règles du marché de l’énergie » jusqu’à ce que le prix de l’énergie se soit remis de la guerre en Iran. La gauche autour du parti La France Insoumise réclame depuis longtemps déjà que la France puisse fixer elle-même les prix sur le marché national de l’électricité.
Et c’est précisément de cela qu’il s’agit: la politique énergétique reste l’un des domaines les plus importants d’un État souverain. Quiconque cède ici des compétences et restreint sa marge de manœuvre le regrettera. En fin de compte, l’accord constitue « une bonne base pour la future coopération avec l’UE dans le domaine de l’électricité », écrit Kiener dans sa tribune. En Norvège, en Suède, en France et dans de larges pans de la Suisse, on en doute.