Harald Martenstein prononce les phrases centrales de son discours dès le début: « Nous parlons donc ici, dans une sorte de procès-spectacle, de l’interdiction d’un parti qui est choisi en Allemagne de l’Ouest par 20 % de la population et en Allemagne de l’Est par 35 à 40 %. En d’autres termes: nous parlons de la fin de la démocratie et de son remplacement par autre chose. L’opinion de larges pans de la population, toujours plus nombreux, ne devra plus jouer aucun rôle pour la politique à l’avenir. »
L’interdiction de l’AfD comme « fin de la démocratie ». C’est cette vérité simple, au fond presque primitive, qui fait la force du discours du chroniqueur Harald Martenstein lors du « procès contre l’Allemagne » mis en scène par Milo Rau le week-end dernier. Qui interdit l’opinion du peuple met fin à la démocratie (du grec: pouvoir du peuple).
Ce discours fondamental, dans lequel Martenstein passe en revue aussi bien les crimes du camp de gauche que la résistance des « droites » contre la tyrannie, a-t-il changé quoi que ce soit en Allemagne? A-t-il ravivé, clos ou réorienté le débat sur l’interdiction de l’AfD? Non, non et encore non.
La « lutte contre l’extrême droite » sous toutes ses formes a depuis longtemps quitté en Allemagne le champ du débat rationnel. Après le déclin du socialisme d’État avec ses différentes variantes idéologiques, les idéaux de combat social en faveur des pauvres et des misérables, qui servaient de lien unificateur aux milieux de gauche, se sont en grande partie épuisés et ont été remplacés par la lutte pratique et commode contre tout ce qui est « de droite ». La « lutte contre l’extrême droite » – à laquelle appartient aussi l’interdiction de l’AfD – échappe (comme le communisme) aux mises en balance intellectuelles, puisque l’objectif est fixé de manière non négociable.
Même le discours de Harald Martenstein n’a pas réussi à percer de brèches de lumière dans ce mur de feu de la pensée. L’auteure du Spiegel Leonie Plaar, alias « Frau Löwenherz », par exemple, a aussitôt annulé sa participation à ce spectacle théâtral de procès, au motif qu’on ne lui avait pas dit que « parmi les participants se trouvaient aussi des figures issues du milieu d’extrême droite ». Elle a laissé dans le vague de qui elle parlait. Étant donné que tous les intervenants étaient des hommes et des femmes politiques et des publicistes acceptables, cela montre de manière exemplaire que les milieux concernés de la guerre culturelle de gauche se sont depuis longtemps rendus imperméables à tout argument et à tout débat susceptibles de ne serait-ce que frôler leur vision du monde.
En bref: les esprits réfléchis voyaient déjà la question de l’AfD comme Martenstein la décrit dans son discours furieux, les autres invectivaient depuis le public du théâtre de Hambourg pendant les interrogatoires mis en scène et servaient de porte-voix représentatifs de l’Antifa pour l’ensemble du camp de gauche figé dans le pays. Martenstein a eu l’intelligence de reprendre dans son discours l’argument sans doute le plus lourd de sens, selon lequel le NSDAP d’Hitler serait lui aussi arrivé au pouvoir par des élections démocratiques et la formation d’un gouvernement. Mais quiconque s’appuie sur cet argument devrait placer toute démocratie sous la suspicion et sous une sorte de haute surveillance extra-démocratique, qui saurait à partir de quel moment la volonté libre du peuple stupide n’est plus acceptable.
Le discours de Martenstein a été maintes fois reproduit, salué et couvert d’éloges dans le camp conservateur, au point de déboucher sur une pétition visant à faire de Martenstein le prochain président fédéral. (Je serais pour!) Malheureusement, le discours n’a ni modifié ni assoupli les lignes de front, ni élargi le cercle des esprits réfléchis. Une démocratie qui profite au final à l’AfD ne peut pas, selon l’avis de parties importantes du SPD également, constituer l’ultime sagesse.
Le verdict dans le « procès contre l’Allemagne » sur scène a d’ailleurs abouti à la même posture politique de mise en garde que le débat politique actuel: les jurés n’ont pas voté pour une interdiction de l’AfD, mais pour l’observation de son évolution.