L’invasion russe en Ukraine; au Venezuela, les Américains s’emparent par la force militaire d’un dictateur et mettent le régime à genoux; ils tentent désormais la même chose avec les mollahs en Iran; à Cuba, la prochaine prise de contrôle hostile se profile. En Chine, l’annexion de Taïwan figure officiellement tout en haut du programme.
Vahid Salemi/AP Photo/Keystone
Les spécialistes de droit international sont consternés. L’ordre mondial semble se disloquer. Les grandes puissances jouent des muscles et sortent parfois les poings, sans même chercher à obtenir le feu vert de l’ONU. C’est la loi du plus fort qui prévaut.
Mais, entre nous: cela a-t-il jamais été différent? Deux fois, après l’effondrement de l’Union soviétique, les Russes ont envahi la Tchétchénie; la dernière guerre a duré dix ans (1999-2009) et fut au moins aussi brutale que celle en Ukraine. Or cela n’a guère préoccupé les Européens.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, les troupes américaines ont été presque en permanence engagées quelque part à l’étranger. La seule chose qui a changé, c’est la rhétorique. Le président américain Donald Trump ne se retranche plus derrière des justifications humanitaires. Il parle ouvertement de géostratégie et d’intérêts économiques, négocie sans vergogne avec les pires tyrans lorsque cela sert la cause. Sa cause, bien entendu.
Cela sonne brutal, mais au moins honnête. Salutairement honnête. Car le droit international comme unique mesure de toute chose est, et a toujours été, une illusion. Une illusion dangereuse.
Un ordre fondé sur le droit n’est jamais que aussi bon que sa mise en œuvre. Une loi qui ne peut pas être appliquée n’est pas seulement inutile, elle devient une source d’arbitraire. Cela vaut aussi pour le droit international: il n’existe pas de police mondiale neutre qui pourrait, au besoin par la force, lui assurer le respect. Et si elle existait, ce serait vraisemblablement une effroyable tyrannie. La plupart des pays du monde ne sont pas des démocraties et sont par ailleurs incompatibles dans de nombreux domaines.
Le droit devrait toujours s’orienter sur ce qui est. Or, précisément en Occident démocratique, nous avons pris l’habitude de nous orienter sur ce qui devrait être – un vœu pieux qui vient de se briser de façon grandiose sous nos yeux, sans que nous puissions y faire quoi que ce soit.
L’idée d’un droit qui apporterait une réponse objective à tous les conflits est plus que naïve. La prétendument chaste Justitia est en réalité une hétaïre. Un bon juriste a appris à justifier, avec la plus grande conviction, une thèse ou bien exactement son contraire comme étant la seule interprétation juridique correcte. Et lorsqu’un juge finit par trancher, ce n’est pas parce qu’il détiendrait la vérité absolue et salvatrice. Mais au nom de la paix juridique.
Cela ne signifie pas que le droit international serait devenu insignifiant ou superflu. Depuis la nuit des temps, même les pires seigneurs de guerre se sont soumis à certaines normes. Sans règles universellement reconnues, la vie humaine serait insupportable. Dans le sillage des Lumières, le concept de « droit naturel » a été défini, qui ne nécessite aucune justification puisqu’il parle de lui-même. Certains principes fondamentaux, tels que ceux définis dans les dix commandements bibliques, sont reconnus dans toutes les cultures et religions. Les lois non écrites ont un poids propre que nous avons tendance à sous-estimer dans notre civilisation surjuridicisée.
Il se peut que le droit international gagne même à nouveau en force et en poids si nous renonçons aux illusions et nous recentrons sur son noyau réel.