Si l’on commence à boutonner une chemise de travers, le résultat reste inesthétique, même si on le présente comme une nouvelle mode. Il en va de même de la manière dont l’Allemagne traite l’AfD.
Le fait que ce parti ait abordé de vrais problèmes qui préoccupent l’électorat, l’establishment allemand n’a jamais voulu le croire. Ainsi, on a puni d’exclusion et de stigmatisation quiconque – comme l’AfD – considérait que la politique allemande en matière de zone euro, de migration et de sécurité était erronée. Lorsque l’AfD est devenue de plus en plus forte précisément en raison de sa position sur ces domaines politiques, la majorité du monde politique, des ONG et des médias a misé sur des interdits de contact, des calomnies et des « digues » (Brandmauern). En dernier recours, on a voulu éliminer ce concurrent politiquement indomptable par l’étranglement financier ou par une interdiction du parti. Il est rapidement devenu une formule toute faite, aussi évidente que l’amen à l’église, de présenter l’AfD comme un parti nazi ou de la qualifier d’extrémiste de droite.
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Non seulement des journalistes et des universitaires, mais aussi les offices de protection de la Constitution dirigés par des adversaires de l’AfD ont participé à de tels rituels. Ils ont en effet rédigé des expertises contenant des constats réels qui, grâce à leur insertion dans des récits globaux, pouvaient être utilisées non seulement à des fins d’information, mais aussi instrumentalisées de manière politiquement souhaitée. Cela a surtout réussi en rendant plus floue la notion d’extrémisme. Celle-ci avait été clairement définie en 1952 lors de l’interdiction du Parti socialiste du Reich (SRP), une organisation successeur du NSDAP, à savoir comme lutte active contre l’existence ou contre l’ordre fondamental libéral et démocratique de la République fédérale d’Allemagne. À l’époque, huit principes minimaux de cet ordre fondamental furent explicitement mentionnés, eux-mêmes regroupés autour du respect de la dignité humaine, de l’État de droit et de la démocratie. Parmi les critères explicitement cités d’une attitude démocratique figuraient alors, entre autres, la défense du principe du multipartisme ainsi que de l’égalité des chances (!) de tous les partis, ainsi que l’approbation du droit à la formation et à l’exercice de l’opposition. Non seulement ces deux derniers critères ne sont nullement rejetés par l’AfD. Ce sont plutôt les adversaires de l’AfD qui refusent bien souvent de les respecter dans la « lutte contre la droite ».
Mais depuis la dernière procédure d’interdiction du NPD, les offices de protection de la Constitution n’utilisent pratiquement plus, dans leurs rapports, cette définition claire de l’extrémisme datant de 1952. Ils rassemblent plutôt autant que possible des déclarations polémiques, démagogiques et radicales de membres de l’AfD, par lesquelles ceux-ci accablent la démocratie existante, l’État de droit et la pratique des droits de l’homme en Allemagne. Un nombre non négligeable de ces déclarations sont effectivement indécentes ou ont dérivé vers l’absurde, comme c’est souvent le cas chez les radicaux de tout bord. Ce qui va trop loin au regard du droit pénal est sanctionné de manière fiable par les tribunaux allemands. Mais tout le reste relève de la liberté d’expression, qui compte parmi les acquis les plus importants d’un ordre fondamental libéral et démocratique.
En tant que parti, l’AfD s’est toujours située dans le cadre des exigences définies en 1952. Mesurée à ces critères clairs, elle n’a jamais été globalement extrémiste. Pourtant, le comportement de certains membres de l’AfD est sans cesse assimilé à l’action de l’ensemble plus vaste dont ils font partie. Cela a toujours été, sur le fond, erroné et humainement malveillant. Il pourrait contribuer à l’apaisement intérieur de l’Allemagne que le tribunal administratif de Cologne ait désormais confirmé, dans une décision préalable élaborée sur plusieurs mois, que les déclarations extrémistes de certains membres de l’AfD ne rendent pas pour autant tout le parti extrémiste. Et la motivation du jugement ne laisse nullement présager que la décision encore en suspens dans la procédure principale sera différente.
Si la politique allemande se référait moins aux emballements émotionnels qu’à la raison pratique, on renoncerait désormais à la formule diffamatoire – visant une interdiction de l’AfD tout à fait improbable – d’un parti « avéré extrémiste de droite ». On s’emploierait plutôt à créer des majorités pour résoudre ces problèmes de migration, de sécurité, d’économie et d’énergie dont la persistance a fait naître de grands espoirs dans une sorte de pouvoir miraculeux de l’AfD. Mais malheureusement, la raison politique n’est précisément pas la caractéristique principale de la classe politique allemande actuelle, dont la jeunesse n’a plus été marquée par le contact avec la « réalité réelle » comme auxiliaire de la Flak ou dans la pauvreté de l’après-guerre. Ainsi, l’hystérie dans la « lutte contre la droite » continuera de produire des symbioses marécageuses avec la démagogie d’indignation de droite.
L’issue serait offerte par une attitude de l’AfD offensivement pratiquée et sincèrement assumée comme un parti qui s’attaque certes de manière systématique aux problèmes de l’Allemagne, mais uniquement dans le cadre de l’ordre fondamental libéral et démocratique. Là où des majorités absolues au parlement ne sont pas en vue, elle se donnerait une perspective de pouvoir en recherchant des alliances avec l’Union. Celles-ci pourraient voir le jour si l’Union envisageait une coopération avec l’AfD dans les domaines d’accord sur le fond à partir du moment où non seulement l’AfD en tant que parti dans son ensemble se présente clairement conformément aux exigences constitutionnelles de 1952, mais où cela vaut aussi pour tous les membres de l’AfD qui façonnent l’image extérieure du parti. Mais il faudra sans doute encore longtemps avant que ni l’Union ni l’AfD ne rejettent plus de tels conseils avec colère, comme c’est le cas jusqu’à présent.