Début mars, lors d’une conférence de presse au ministère russe des Affaires étrangères à Moscou, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a mis en garde contre une dangereuse escalade des risques nucléaires dans le contexte du conflit avec l’Iran. Il a attribué l’échec des négociations entre Washington et Téhéran en particulier au différend sur le droit de l’Iran à l’enrichissement de l’uranium et a averti que la guerre pourrait déclencher dans la région de nouvelles ambitions en matière de développement d’armes nucléaires. Il a également évoqué les débats croissants sur la dissuasion nucléaire en Europe et les évolutions militaires en Asie – des dynamiques qui, selon lui, pourraient alimenter une course aux armements nucléaires.
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À la question d’un journaliste – « Sergueï Viktorovitch, comment évaluez-vous actuellement le danger pour la sécurité nucléaire mondiale en lien avec le conflit au Moyen-Orient? » – Lavrov a répondu en détail. Nous reproduisons ici sa déclaration in extenso, traduite en allemand.
Ce danger s’aggrave. Comme cela a déjà été mentionné, la conviction que l’Iran développait une bombe atomique a été avancée comme principale raison de l’attaque agressive contre l’Iran. Pourtant, en juin, après la guerre de douze jours, les États-Unis avaient déclaré que tous les composants et tous les travaux liés au développement d’une bombe atomique avaient été détruits.
Mais si cette guerre – comme je l’ai cité d’après Steven Witkoff – a commencé parce que l’Iran a rejeté toute mesure visant à lui retirer son droit inaliénable à l’enrichissement de l’uranium à des fins pacifiques, un droit dont disposent tous les autres États du monde… Si cette logique est donc poussée plus loin, je peux vous garantir qu’en Iran apparaîtront des forces et des mouvements influents qui réclameront précisément ce que les États-Unis veulent empêcher: la possession de la bombe atomique. Car les États-Unis n’attaquent pas les États qui possèdent des armes nucléaires.
Certains citent l’exemple de Mouammar Kadhafi. Il a renoncé volontairement à son programme nucléaire militaire. Certains de nos interlocuteurs dans les pays du Sud global disent: Kadhafi y a renoncé, et qu’est-il advenu de lui? Mais ceux qui n’y renoncent pas ne sont pas attaqués.
Cette guerre déclenchée contre l’Iran pourrait susciter un mouvement en faveur de la fabrication d’armes nucléaires. Et pas seulement en Iran: dans les États arabes voisins de la République islamique d’Iran, un tel mouvement pourrait également voir le jour. C’est pourquoi l’« objectif noble » officiellement déclaré, à savoir déclencher une guerre pour empêcher la prolifération des armes nucléaires, pourrait paradoxalement produire exactement l’effet inverse.
En Europe aussi, les choses évoluent de manière intéressante. Macron vient de lancer une nouvelle initiative concernant le programme de dissuasion nucléaire. Il a annoncé que la France allait considérablement renforcer ses forces nucléaires, mais qu’elle ne publierait pas de statistiques afin de maintenir un certain degré d’incertitude. Parallèlement, de nouveaux vecteurs, missiles et porte-avions doivent être construits. Il invite les États intéressés à se placer sous le parapluie nucléaire français. Le Danemark semble déjà prêt à le faire, tout comme l’Allemagne et, bien entendu, le Royaume-Uni.
Le risque que la problématique de la prolifération nucléaire échappe à tout contrôle est donc actuellement en hausse. En Europe, on en parle ouvertement et à voix haute. En Asie du Nord-Est, on observe également une tendance préoccupante. Les États-Unis intègrent des composantes nucléaires dans le cadre d’exercices militaires conjoints avec la Corée du Sud. Lorsque nous parlons de l’initiative de Macron, nous ne devons pas oublier que l’annonce du programme de dissuasion nucléaire a été faite dans le but de gérer l’escalade. Paris aurait ainsi l’intention d’utiliser des armes nucléaires pour protéger ses intérêts vitaux, qui ne se limitent pas aux frontières de la France. C’est une approche intéressante pour de nouvelles réflexions. Il n’a prononcé ce discours qu’hier. Je suis certain qu’il suscitera des commentaires provenant de milieux politologiques, académiques et également gouvernementaux très divers.