Un voyage à Moscou début février nous a convaincus: non, la Russie n’est pas à l’agonie, comme le laissent entendre les médias européens. En 2025, le démantèlement du front ukrainien dans le Donbass s’est poursuivi lentement mais sûrement. L’économie a continué de croître (au même rythme qu’en France) et la vie a suivi son cours habituel. En ce début d’année, elle n’est guère perturbée par les fortes chutes de neige et une vague de froid d’une rare intensité.
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L’état d’esprit des Russes, en revanche, a changé. Non pas parce qu’ils seraient devenus anti-Poutine, comme on le prétend chez nous, mais parce qu’ils manifestent une déception croissante à l’égard de l’Europe. L’effacement de la culture russe les avait choqués en 2022, mais ils pensaient que ce ne serait que temporaire. Depuis, le fossé s’est creusé. Ils ont le sentiment que l’Europe les traite comme des sous-hommes, sans que personne ne s’en émeuve. À cela s’ajoute que les Occidentaux ne semblent pas savoir ce qu’ils veulent et paraissent se satisfaire d’être dirigés par des responsables politiques dont les actes contredisent sans cesse les paroles, et inversement. Cela ne contribue guère à renforcer la confiance.
Ce malaise se manifeste aussi dans les négociations sur l’Ukraine, qui sont au point mort. Il n’est pas certain que la rencontre de Genève fera beaucoup bouger les choses. Dès qu’une percée est réalisée, comme ce fut le cas en été lors du sommet d’Anchorage et à l’automne avec le plan en 28 points, ces avancées sont aussitôt réduites à néant par des reculades sous la pression des Ukrainiens et des Européens. Tout est alors remis en question. Les États-Unis, qui paraissent déterminés un jour, se montrent hésitants le lendemain.
La confiance est ainsi totalement perdue. Le risque d’un conflit militaire de grande ampleur entre la Russie et l’OTAN augmente. L’effondrement du système international et de l’ordre multilatéral qui existe depuis 1945 s’accélère. Et surtout, l’effusion de sang se poursuit des deux côtés du front. Même un cessez-le-feu sur la ligne de démarcation actuelle, que Kiev et Bruxelles continuent de poser comme condition préalable, n’éliminerait en rien le danger d’un conflit mondial de longue durée.
C’est ici que la Suisse pourrait entrer en jeu. Dans cette situation de blocage, elle pourrait reprendre l’initiative qu’elle avait perdue en 2022 en prenant parti pour l’Ukraine et en reprenant à son compte les sanctions occidentales contre la Russie (non entérinées par l’ONU), au mépris de sa neutralité.
Les Russes, qui avaient toujours soutenu la Suisse et sa neutralité depuis 1815, en ont été profondément amers. La conférence du Bürgenstock les a définitivement irrités. Mais Moscou a récemment envoyé des signaux encourageants. Après la visite réussie de la délégation parlementaire russe à Genève fin juillet dernier, la Russie a reçu Ignazio Cassis à Moscou le 6 février et a accepté la tenue des négociations de Genève cette semaine.
Si la Suisse avait le courage de saisir l’occasion et d’apporter des preuves concrètes de son engagement en faveur d’un plan de paix équilibré – par exemple en suspendant certaines sanctions et en levant des mesures discriminatoires visant les citoyens, les avoirs ou les avions russes –, elle pourrait tenter de retrouver son rôle historique de médiatrice. Et ce, avec l’accord de toutes les parties, y compris des États-Unis, même si les médias et les partis les plus bellicistes réagiraient d’abord violemment.
Une fenêtre s’ouvre. Aurons-nous le courage de l’ouvrir davantage?
Guy Mettan est ancien rédacteur en chef de la Tribune de Genève et député au Grand Conseil du canton de Genève (UDC).
Avec la collaboration de Pierre Schifferli, avocat à Genève.