La farce autour de l’empoisonnement de Navalny continue. Le 14 février, à l’occasion de la Conférence de Munich sur la sécurité, cinq pays européens – la Suède, la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et les Pays-Bas – ont jugé urgent d’annoncer qu’ils étaient « sûrs » que la Russie avait empoisonné le dissident russe avec un poison mortel provenant d’une grenouille équatorienne. Les médias européens ont immédiatement réagi avec des gros titres et des commentaires indignés. Puis, seulement deux jours plus tard, plus rien.
Laurens Niezen/EPA/Keystone
C’est ainsi que l’information circule dans nos pays hautement démocratiques. Une campagne de communication parfaitement orchestrée – déclarations officielles, agences de presse et médias immédiatement mobilisés, réseaux d’experts rémunérés en renfort – et déjà une belle campagne de désinformation du public peut démarrer.
Car le plus désinformé dans cette affaire n’est pas le pauvre Alexeï Navalny – que son âme repose en paix – mais bien notre opinion publique.
Il est vrai que le scénario des empoisonnements russes est bien rodé. Pendant la guerre froide, nous avons eu le parapluie bulgare. En 1978, le dissident bulgare Georgi Markov aurait été assassiné à Londres à l’aide d’un pistolet dissimulé dans un parapluie, qui aurait tiré une capsule de ricine dans la cuisse de la victime. Une histoire digne des meilleurs films de James Bond, qui fit grand bruit à l’époque, mais qui ne put jamais être prouvée. Après 35 ans d’enquête, l’affaire a été classée en 2013 sans que des « mesures concrètes » aient été prises contre qui que ce soit.
Dans les années 2000, le décor a changé, mais pas le scénario. En novembre 2006, une substance hautement radioactive et mortelle, le polonium 210, aurait empoisonné l’ancien espion russe Alexandre Litvinenko et mis en danger la vie de 33 000 passagers à l’aéroport d’Heathrow, après qu’on en eut retrouvé des traces dans deux avions. En 2016, dix ans plus tard, l’enquête a conclu que le transfuge avait « très probablement été tué dans le cadre d’une opération spéciale du FSB, sans doute avec l’aval de son directeur et du président russe ». Je vous laisse juger de la solidité des preuves et de l’argumentation.
En coulisses agit le fameux Christopher Steele, l’agent du MI6 qui, la même année, a déclenché le scandale du Russiagate contre Donald Trump et qui a dirigé en 2018 les investigations dans l’affaire Skripal. Il convient également de noter que tous ces cas d’empoisonnement se sont produits à quelques kilomètres seulement du grand centre britannique de recherche sur les armes chimiques et biologiques de Porton Down, où travaillait d’ailleurs un certain M. Skripal.
Ce dernier s’est retrouvé au cœur d’un scandale en mars 2018. Les Russes, apparemment infatigables, auraient empoisonné Sergueï Skripal, un ancien officier du renseignement militaire russe réfugié en Grande-Bretagne, ainsi que sa fille Ioulia, avec du Novitchok, un agent neurotoxique si puissant que quelques microgrammes suffisent à tuer un être humain sur-le-champ. Cet empoisonnement présumé a tenu les médias occidentaux en haleine pendant des mois et a conduit à l’expulsion de dizaines de diplomates ainsi qu’à un déluge de sanctions contre la Russie. Les versions ont beaucoup varié, le poison ayant tantôt été retrouvé sur une poignée de porte, tantôt sur un banc public. Mais au diable les détails!
Résultat: en mai, les deux victimes sont sorties de l’hôpital indemnes et ont été immédiatement soustraites aux questions des journalistes pour être conduites dans un lieu secret qu’elles n’ont pas quitté à ce jour. Le miracle de la guérison s’est produit pour le père et la fille Skripal – une chance d’une sur un million de s’en sortir vivants, comme l’a déclaré anonymement un « expert renommé en armes chimiques ».
Mais la seule véritable victime de cette affaire n’aura pas cette chance. Fin juin, une femme meurt après s’être par inadvertance frotté le poignet avec un parfum qu’elle avait trouvé par hasard dans une poubelle, mais qui avait auparavant été empoisonné au Novitchok. Le père de la malheureuse a porté plainte contre le gouvernement britannique (et non contre le gouvernement russe). Naturellement sans succès. À ce jour, on n’en sait pas davantage sur cette affaire.
Après la ricine, le polonium et le Novitchok, c’est désormais au tour de l’épibatidine, une substance extraite de la grenouille amazonienne Epipedobates tricolor.
Mais rappelons d’abord qu’Alexeï Navalny aurait été empoisonné une première fois au Novitchok à l’été 2020. Il est tombé dans le coma pendant un vol de retour vers Moscou et a été hospitalisé à Omsk avant d’être transféré à Berlin. Immédiatement, des soupçons d’empoisonnement ont circulé. On a d’abord accusé un employé de l’aéroport d’avoir empoisonné le thé qu’il avait bu avant le départ. Lorsque cette thèse n’a pas pu être confirmée, on a affirmé avoir trouvé des traces de Novitchok dans son sous-vêtement. Et finalement, faute de preuves convaincantes, on a soutenu que des agents du FSB avaient injecté du Novitchok dans des bouteilles d’eau minérale déposées dans sa chambre d’hôtel. L’hôpital berlinois où le dissident avait été amené par les mêmes Russes qui étaient censés vouloir sa mort a publié un rapport rédigé avec une telle prudence qu’aucune conclusion n’a pu en être tirée.
Peu importe, puisqu’en fin de compte, c’est une grenouille équatorienne qui aurait coûté la vie à Navalny. Les preuves restent floues. Aucune analyse scientifique n’a été présentée. On ne sait pas qui les a effectuées. Et d’un entretien avec la veuve de Navalny, nous apprenons que les échantillons auraient été prélevés en secret sur son corps alors qu’il était encore en prison, puis exfiltrés clandestinement de Russie… pour réapparaître comme par enchantement deux ans plus tard lors d’une conférence de presse à Munich.
Même Marco Rubio a semblé prendre ses distances avec cette opération, se contentant d’une déclaration ambiguë dans laquelle il affirmait que le rapport européen était « préoccupant et qu’il n’avait aucune raison d’en douter ». Nous connaissons le secrétaire d’État américain comme bien plus combatif lorsqu’il s’agit d’attaquer Cuba ou l’Iran. Le New York Times, d’ordinaire si prolixe lorsqu’il s’agit de dénoncer Poutine, a traité l’information en une demi-douzaine de paragraphes faméliques.
Tirez vos propres conclusions, mais en ce qui me concerne, je reste sur mes gardes lorsque l’invraisemblance et la témérité rivalisent avec une telle constance. J’attends avec impatience le prochain épisode.
Guy Mettan est journaliste et député au Grand Conseil du canton de Genève (anciennement PDC, aujourd’hui UDC). Il a été rédacteur en chef de la Tribune de Genève et est l’auteur du livre « Russie–Occident – Une guerre de mille ans ».