Alors que, dans les capitales européennes et dans les rédactions des médias dominants, on se frotte encore les yeux de stupeur, les Américains et les Israéliens ont créé des faits accomplis en Iran. On assiste à un effort militaire sans précédent: plus de 5000 cibles bombardées, plus de 50 navires de guerre coulés, l’épine dorsale militaire du régime des mollahs brisée quasiment du jour au lendemain.
Abedin Taherjenareh/EPA/Keystone
Ce qui se manifeste là n’est rien de moins qu’une césure dans la conduite de la guerre moderne. C’est l’abandon définitif des illusions impériales du passé.
Pendant vingt ans, l’Occident a tenté en Afghanistan et en Irak d’enseigner la démocratie libérale à des États désertiques dans le cadre de projets de « nation building » sanglants et ruineusement coûteux. C’est terminé. Sous Donald Trump, nous assistons en Iran à la perfection de ce que l’on pourrait appeler le « scénario vénézuélien »: une stratégie d’« décapitation » impitoyable et chirurgicale.
La doctrine américaine aujourd’hui est la suivante: détruire et déléguer. Quiconque menace l’équilibre mondial des puissances voit son équipe dirigeante anéantie par une supériorité cinétique. La reconstruction laborieuse qui s’ensuit est laissée, avec un soin étudié, aux forces locales. Cela peut paraître perturbant aux architectes de l’ancien ordre mondial, mais du point de vue américain, il s’agit d’un réalisme d’acier, intransigeant. L’Amérique n’agit plus comme le gendarme moralisateur du monde, qui veut imposer son système à tous, mais comme cette boule de démolition glaciale de la réalité, qui frappe lorsque des intérêts nationaux fondamentaux sont en jeu.
Mais cette guerre révèle encore autre chose, de bien plus douloureux: elle met à nu la vulnérabilité de l’Europe. Tandis que les forces armées américaines opèrent à partir d’une position de force économique, le vieux continent tremble devant la flambée des prix du pétrole.
Pourquoi? Parce que l’Amérique, sous la devise « Drill, Baby, Drill », si volontiers diabolisée par nos médias, a depuis longtemps atteint l’autosuffisance énergétique. En Allemagne et en Europe, en revanche, on s’est pendant des années prélassé sur le mirador moral d’un aveuglement vert. On a proclamé une économie planifiée sans plan, harcelé ses propres industries et manœuvré vers un nirvana vert. Maintenant que la tempête éclate, on regarde avec panique vers les combustibles fossiles que l’on voulait pourtant déjà interdire hier.
Et sur le plan militaire? Un désastre. Si même la jadis glorieuse Royal Navy et la Royal Air Force peinent à contenir l’extension du conflit au large de Chypre, on devine dans quel état désastreux se trouvent les armées européennes.
Pendant des décennies, le vieux continent a négligé sa capacité de défense, parce qu’il se persuadait que la paix éternelle pouvait être invoquée par la supériorité morale et un langage inclusif en matière de genre.
Cette guerre en Iran est cruelle, comme toute guerre. Mais elle est aussi un salutaire choc de réalité. Elle force les rêveurs à sortir de leur profond sommeil. Elle enseigne que la géopolitique n’est pas une séance de câlins, mais la soumission à la loi de la survie.