Nous sommes à la mi-février 2026, dans une caserne civile en Suisse centrale. Les recrues en instruction de conduite se rassemblent. Exercice sur le terrain au programme du jour. Avant de commencer, l’instructeur contrôle la présence des recrues.
L’ambiance est agitée lorsque A.R. lève la main gauche. Le moniteur de conduite est distrait et ne remarque pas la recrue pendant quelques secondes. À un moment donné, celle-ci tend le bras gauche en diagonale vers le haut pour faire le salut hitlérien et sourit. Une bêtise évidente, à laquelle il n’a sans doute pas beaucoup réfléchi. «J’ai fait ce salut pour plaisanter. Et en plus avec la mauvaise main.»
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Le sergent voit la scène et réagit rapidement. En guise de punition, R. doit nettoyer le hall. L’affaire devrait en rester là, pense d’abord la recrue. Il s’excuse immédiatement après l’incident pour son comportement. Mais le sergent signale les faits au premier-lieutenant. Celui-ci convoque R. le lendemain dans son bureau pour un entretien. «Êtes-vous un nazi?», veut-il savoir de la recrue, furieux. Sont également présents un capitaine et une autre personne chargée de rédiger le procès-verbal.
R. est accusé d’avoir incité à la haine. Le même jour, il subit un autre interrogatoire, cette fois par deux policiers de la police militaire. Ils veulent savoir s’il possède des armes. R.: «J’ai été interrogé comme un criminel dangereux.» On informe la recrue que ses canaux de médias sociaux seront désormais étroitement surveillés. L’accusé s’attend au pire.
Avec la Bible et le Blick derrière les barreaux
Peu après, la recrue se retrouve en prison militaire. La sanction: huit jours d’arrêt. Le prévenu passe désormais 23 heures par jour en isolement dans une minuscule cellule. Un bloc-notes, la Bible et le journal Blick sont les seules choses qu’il y trouve. Deux fois par jour, il peut sortir pendant une trentaine de minutes. Les repas se prennent devant la cellule avec le sergent.
Au début, R. n’est pas malheureux. «J’ai enfin pu dormir.» Mais avec le temps, cela devient difficile. Quelques heures semblent durer des mois. Au cinquième jour, il est au bord de la crise et veut parler à l’aumônier. Cela lui est toutefois refusé. Une fois, il regarde par la fenêtre et fait des gestes aux recrues qui montent la garde dehors. R. se fait immédiatement réprimander. «Si tu interagis encore une fois avec d’autres, tu restes plus longtemps en taule.»
Le médecin militaire comme le psychologue militaire jugent la sanction totalement excessive et disproportionnée. Ils déconseillent au lieutenant-colonel d’envoyer R. en prison. Lors de l’examen de l’aptitude à l’arrestation, ils diagnostiquent chez la recrue une claustrophobie. Cela n’intéresse pas le commandant d’école, le lieutenant-colonel K.S., responsable de la décision.
À propos de l’isolement, R. déclare aujourd’hui: «Le lieutenant-colonel voulait me démolir, m’humilier et me briser. Il n’attendait que le moment où je ferais une erreur. Ils voulaient faire de moi un exemple. J’ai les yeux bleus et je suis blond. C’est sans doute pour cela qu’ils ont pensé que j’étais un nazi.»
R. vit dans l’agglomération zurichoise. Parmi ses amis se trouvent d’innombrables non-Suisses – Tamouls, Bengalis, Albanais. R. lui-même, dont la mère est originaire de Pologne, a des racines d’Europe de l’Est. Il rejette fermement les accusations selon lesquelles il propagerait la haine.
Méthodes communistes
Les militaires qui commettent de graves fautes pendant le service peuvent être sanctionnés par l’armée par un arrêt allant jusqu’à dix jours au maximum. Qu’un soldat doive passer une semaine ou plus derrière les barreaux est extrêmement rare. Il y a quelques années, une recrue a passé cinq jours en prison militaire pour avoir jeté des pierres sur un camarade.
Le salut hitlérien, qui exprimait chez les nazis le culte de la personnalité autour du Führer, n’est pas punissable en Suisse. Dans un arrêt de 2014, le Tribunal fédéral a estimé qu’il était couvert par les droits fondamentaux. Il y a certes déjà eu, dans l’armée suisse, des militaires qui ont fait le «salut allemand». Jusqu’ici, les intéressés n’ont toutefois écopé que d’amendes. À l’école de grenadiers, par exemple, deux recrues et un officier ont reçu en 2005 des amendes de quelques centaines de francs. Que des recrues aient été envoyées en prison pour un salut hitlérien ne s’est encore jamais produit. En tout cas, aucun cas de ce type n’est connu du Département fédéral de la défense (DDPS), comme l’a confirmé l’autorité sur demande.
L’affaire R., dont Weltwoche a été le premier journal à rendre compte, est d’autant plus remarquable dans ce contexte. R. a entre-temps été libéré de l’école de recrues. Interrogé sur ce cas précis, le service de communication de l’armée fait savoir: «Un membre de l’armée a effectué, dans le cadre de l’école de recrues en cours, un geste communément associé à une idéologie d’extrême droite.» Il règne dans l’armée une «tolérance zéro» en ce qui concerne les «attitudes favorables à la violence».
Avec Hitler, on ne plaisante pas. Punir un, éduquer des centaines, tel est le mot d’ordre communiste attribué à Mao Zedong. Aux gestes totalitaires répond une punition totalitaire. Cela vaut aussi dans l’armée suisse. Après l’incident, les camarades de R. ont reçu l’ordre de ne sous aucun prétexte parler à la presse. Désormais, c’est le silence.