Des générations d’homosexuels ont lutté pendant des décennies, avec courage et sens civique, pour le simple droit à la normalité. Ils voulaient le mariage, ils voulaient être acceptés dans le club de sport, ils voulaient – en somme – mener une vie tout à fait ordinaire au cœur de la société, sans être marqués comme des exotiques ou des ennemis de l’État. Et à peine cet objectif est-il largement atteint dans le monde occidental que, sortant des tours d’ivoire climatisées des universités de l’Ivy League, les nouveaux jacobins de la politique identitaire apparaissent et déclarent que cette normalité chèrement acquise est une trahison.
DIVYAKANT SOLANKI / KEYSTONE
Dans une tribune publiée dans le Wall Street Journal, l’auteur Ben Appel décrit cette folie rampante qu’il a lui-même vécue à l’université Columbia. Appel, lui-même un homme gay marié, est arrivé à l’université en fidèle adepte des idées progressistes, pour constater que l’étiquette « queer » n’est aujourd’hui rien d’autre qu’une prison idéologique.
Dans les salles de séminaire, ce n’est plus l’orientation sexuelle qui est décisive, mais la soumission à une théorie qui dénonce tout ce qui est normal, légitime et traditionnel comme des structures de pouvoir malveillantes. Celui qui aujourd’hui est simplement homosexuel, mais croit en même temps à la biologie, aux Lumières ou même aux avantages de la démocratie libérale, n’est plus, pour les cadres radicaux du mouvement LGBTQ, un allié, mais un élément perturbateur réactionnaire.
Cette supercherie terminologique a des conséquences fatales, écrit l’auteur. Alors que « gay » décrit une identité sexuelle privée, « queer » s’est mué en un terme de combat politique qui exige la destruction de l’Occident et de ses fondements moraux. C’est ce court-circuit intellectuel qui mène aux excroissances bizarres de notre époque, dans lesquelles de jeunes activistes se rangent sous la bannière « Queers for Palestine » aux côtés de despotes islamistes. On ne partage certes pas de valeurs, mais on partage la haine de l’ordre mondial « normatif » incarné par l’Amérique et Israël. La politique sexuelle devient ici un simple prétexte pour une croisade révolutionnaire culturelle, dans laquelle l’individu avec ses besoins réels ne sert plus que de masse de manœuvre.
Le refus de Ben Appel de participer à ce cirque est un acte d’affirmation intellectuelle de soi. Sa constatation qu’il est certes homosexuel, mais pas « queer », est une gifle retentissante au Zeitgeist LGBTQ académique. Il ne veut pas être un « insurgé identitaire » qui réduit le monde en ruines, mais un citoyen qui jouit de la liberté que lui a précisément rendue possible cette société que les théoriciens queer détestent avec tant d’ardeur.