Les bourgeois dorment. On n'entend rien. Dans l'espace aérien public règnent calme et silence. Dans six semaines, la Suisse vote sur la proposition fiscale la plus dangereuse depuis la Seconde Guerre mondiale, mais le parti de campagne, le FDP, le libéralisme, est dans le coma, semble mort face à l'horreur qui se profile à l'extrême gauche. Pas d'annonces, pas de spots publicitaires, rien: jusqu'à présent, sans opposition, l'initiative sur l'impôt sur les successions des jeunes socialistes, vivement soutenue par le parti mère, avance vers son objectif. Elle exige la réduction de moitié, c'est-à-dire l'expropriation des fortunes dépassant 50 millions de francs au décès du propriétaire.
Illustration: Fernando Vicente
Les experts donnent peu de chances à cette initiative, mais qui nous dit qu'ils ne se trompent pas? Le fait que cette proposition radicale ait trouvé suffisamment de signatures est déjà assez préoccupant. De toute évidence, la descente lente vers le socialisme prédateur est plus avancée qu'on ne le pensait, même en Suisse. L'abondance produit la décadence, et la souffrance face au bien-être d'autrui - également appelée jalousie - se répand. Assistons-nous à une sorte de syndrome des Buddenbrooks collectif, d'après le célèbre roman de Thomas Mann sur une famille de marchands du nord de l'Allemagne devenant lentement prospère?
Prendre l'argent des riches et des super-riches pour nourrir l'État tentaculaire, combler les trous de la dette et satisfaire des groupes de revendication de plus en plus importants est une maladie, une peste politique en Europe. Elle progresse en Suisse. La nonchalance de la droite bourgeoise reste d'autant plus incompréhensible. Le FDP, à ce qu'il semble, tout comme l'association économique Economiesuisse, dont on n'entend rien non plus, semble disposer de caisses bien remplies, de millions de dons à profusion. On ne perçoit pas le moindre murmure. Peut-être est-ce - l'espoir meurt en dernier - le grand silence avant l'assaut tempétueux.
Mais le temps s'écoule. Dans déjà trois semaines, les enveloppes de vote arriveront dans les foyers. Le sujet de l'héritage est discuté même dans certains cercles libéraux. Nombreux sont ceux qui y voient une voie illégitime, imméritée, vers la prospérité, une violation du principe de performance, toujours hautement valorisé, voire quasi sacré, en Suisse, et un risque de formation d'oligarchies par la naissance. Cette pensée est encouragée par la mauvaise conscience de certains héritiers célèbres eux-mêmes qui, répandant des cendres sur leurs têtes, donnent leurs fortunes à des œuvres de charité devant les caméras en marche. Ces gestes et rituels séduisent particulièrement nos journalistes.
Il est donc plus que temps que les libéraux et leurs alliés s'opposent sérieusement à cette initiative extrêmement dangereuse. La mention des milliards de francs d'impôts qui échapperaient à la Suisse en raison du départ préventif d'entreprises prospères et de familles aisées est juste, mais insuffisante. La campagne d'attaque des jeunes socialistes contre les héritiers est une attaque existentielle contre l'entrepreneuriat, la propriété, la famille, la liberté et donc la capacité de survie de la Suisse. Avec des taux d'imposition de 50%, il n'est plus possible d'envisager le transfert d'entreprises à la génération suivante. Les entreprises coulent et avec elles des milliers d'emplois.
Comme l'expose Robert Nef, le doyen du libéralisme suisse, dans cette édition, la possibilité de transmettre en toute sécurité sa propriété à ses descendants, à des fondations ou plus généralement à des générations futures est une réalisation civilisationnelle. Elle remonte à l'antique Rome et précède même la propriété, qui n'a pu naître que de l'héritage. La possibilité d'hériter de biens distingue notre ordre juridique de la barbarie de l'homme des cavernes, qui ne connaît ni l'héritage ni la propriété, où l'individu doit, en cas de décès, restituer à la tribu primitive ce qu'il possède en richesses.
Les sociétés qui rendent difficile ou empêchent l'héritage, la transmission exposent leurs membres au collectif et à ses désirs prédateurs. Hériter signifie pouvoir renoncer, penser au-delà de son propre horizon de vie. C'est le fondement de familles et de dynasties fortes, qui constituent un contrepoids à l'État et rendent ainsi possibles la liberté et la diversité au sens politique. Ce n'est pas un hasard si les communistes ont détruit la propriété, l'héritage et les familles pour régner et terroriser sans entrave. Nous voyons ici le point d'aboutissement de ce que veulent les jeunes socialistes.
La crainte que les héritages puissent engendrer des oligarchies et de la richesse sans effort est infondée dans des sociétés libres et de marché. Cela vaut uniquement dans des systèmes fermés comme autrefois l'Union soviétique, aujourd'hui en partie en Chine ou en Corée du Nord. Si nous ne faisons pas attention, nous aurons bientôt des conditions socialistes similaires avec Bruxelles et l'UE. Aux États-Unis, ce ne sont plus les Rockefeller et les Carnegie qui règnent, mais des milliardaires autodidactes de la Silicon Valley. Grâce à Thomas Mann, nous avons un beau témoignage littéraire de la façon dont les petits-enfants de grands-pères prospères réinjectent les héritages dans le cycle économique.
L'initiative d'expropriation de la gauche est un coup de poignard dans le cœur de la Suisse. Que la direction du PS participe soulève la question de leur capacité à gouverner et, soyons honnêtes, aussi de leur responsabilité. Cependant, il est infructueux de reprocher aux socialistes d'être socialistes. Ce qui est irresponsable, en revanche, c'est l'engagement à peine tiède des bourgeois jusqu'à présent, des libéraux. Une fois de plus, le monde regarde notre pays en secouant la tête. Après l'abandon de la neutralité, suivra-t-il l'abolition du marché libre et de la propriété? La Suisse glisse, et les images de bandes de casseurs comme récemment à Berne et Lausanne se multiplient.

