Dernièrement, ma compagne et moi étions à Agadir pour jouer au golf. Climat agréable, mais pas mal de monde. Le caddie master nous a intégrés, chacun avec un autre couple, dans un flight à quatre. Devoir jouer avec des golfeurs inconnus provoque toujours une certaine nervosité. Les gens sont-ils sympathiques? Sont-ils intéressants? Ou appartiennent-ils à la catégorie des golfeurs pressés qui deviennent grognons quand on envoie la balle de temps en temps dans la pampa? Nous ne faisons pas partie de l’élite du golf, nous dépendons donc d’un certain degré d’indulgence. Les couples qui nous ont été attribués avaient plus ou moins notre âge. On pouvait en conclure: pas de long hitters à 250 mètres. Rassurant.
Dans des flights composés au hasard, l’art du small talk de bon niveau est décisif pour passer une partie agréable. Avec un peu de chance, on tombe sur des gens passionnants qui savent raconter de bonnes histoires. Il suffit d’avoir le sens des bonnes questions. Le classique fonctionne à peu près ainsi: on félicite pour tel ou tel bon coup, on aide à chercher la balle et on partage la joie d’un putt réussi. En général, les hommes parlent avec les hommes et les femmes avec les femmes. Les hommes sont habituellement plutôt peu bavards, ils parlent éventuellement de leurs nouveaux clubs de golf, de fades et de draws, de beaux parcours et du dernier voyage. Des sujets factuels, donc. Les femmes se soucient assez peu des clubs de golf, elles parlent davantage d’elles-mêmes, de la famille, des enfants. Le social et l’émotionnel dominent.
Le premier couple avec lequel nous avons été jumelés venait de Bavière, Gitte et Albert. Lui plutôt réservé; elle, comme ma compagne me l’a raconté après la partie, très bavarde. Au onzième trou, après le départ, Albert et moi étions assez proches l’un de l’autre, je me suis risqué à poser la question: « Quel était ton travail, quand tu travaillais encore? » – Lui, laconique: « Ingénieur. » – « Génie mécanique? » – « Oui. » – « Industrie automobile? » – « Oui, équipementier, je dirigeais une entreprise en Hongrie, pendant dix ans. » – « Comment es-tu arrivé en Hongrie? » – « Un bon ami possédait l’entreprise, et elle avait des problèmes. Il m’a proposé un salaire princier et m’a dit que je devais tout remettre sur les rails. Changer le management, améliorer le produit, optimiser la production. » – « As-tu réussi? » – « Au début, nous n’étions qu’une douzaine de personnes, quand j’ai arrêté au bout de dix ans, l’effectif était passé à 700. »
Albert s’était « déridé ». Au trou suivant – nous étions au départ et regardions nos femmes jouer –, il me demande: « Tu connais Migros? » – La question m’a étonné et j’ai répondu: « En Suisse, tout le monde connaît Migros. » Albert: « Ils font ces petites boules de café pour leurs machines, qui se passent d’aluminium. Les ventes sont mauvaises, apparemment un flop. » – Moi: « Oui, les consommateurs n’ont pas mordu à l’hameçon. » – Albert: « Exactement, c’est pourquoi j’ai développé un brevet pour utiliser ces boules de café dans les machines Nespresso normales. Migros aurait pu tripler ses ventes. Mais le responsable n’en a pas voulu, il avait peur. » Je me suis dit que ce serait une bonne histoire pour un journaliste.
Le lendemain, nous avons joué seuls, mais le surlendemain, nous sommes tombés sur Paolo et Conchetta de Milan. Ce qui nous a frappés immédiatement: Paolo portait un short blanc et, avec, des chaussettes montantes bleu clair. Des chaussettes montantes, me suis-je dit, bon sang! Ma compagne a joué la carte du charme et a complimenté son sens de la mode et ses chaussettes cool. « Grazie mille », a-t-il souri, « la toute dernière tendance. » Ils logeaient dans le même hôtel que nous, l’hôtel est donc devenu immédiatement un sujet. « Plutôt sympa », a estimé Conchetta, « mais cette cuisine française ici ne tient pas la comparaison avec notre cuisine italienne. » – « Ma certo », avons-nous confirmé. Et Paolo a ajouté: « L’année dernière, nous étions en Afrique du Sud, à Stellenbosch, c’était génial. Là-bas, il y a aussi de vrais cuisiniers italiens. »
Deux jours plus tard, nous avons été placés dans le même flight que Barry et Carole, de Bath, en Angleterre. Des gens extrêmement sympathiques, lui sans doute au milieu de la soixantaine, elle un peu plus jeune. Barry était lui aussi ingénieur. Il avait développé des machines d’emballage et fondé ainsi une entreprise prospère. Il a surtout pu exporter aux États-Unis et a atteint un chiffre d’affaires de quarante millions de livres. Quand la question de la succession s’est posée et qu’une vente à un plus grand groupe s’est avérée la meilleure solution, Barry s’est adressé à une banque londonienne. Le banquier responsable a développé une énergie criminelle et a détourné une somme substantielle à son profit. Maintenant, il est derrière les barreaux, il a écopé de dix-sept ans de prison.
Barry a dû être un bon golfeur dans sa jeunesse. Il frappait chaque balle à la perfection, il avait toujours ce swing souple et fluide, comme si le golf était le sport le plus simple du monde. Il observait attentivement notre jeu et, après peut-être six ou sept trous, il s’est approché de moi et m’a chuchoté doucement à l’oreille: « Ta femme ne frappe pas toujours la balle proprement. Tu devrais lui dire de se tenir plus près de la balle et de serrer davantage le club. » – « Cher Barry », lui ai-je répondu, « je ne tomberai pas dans ce piège. Tu sais bien que rien ne met davantage en péril une relation que lorsque le mari corrige sa propre femme. »
Nous en arrivons ainsi au sujet de conversation le plus délicat sur le parcours de golf. Les conseils partent d’une bonne intention, mais ils détruisent toute conduite de conversation, si soigneusement construite soit-elle. En un rien de temps, l’atmosphère devient glaciale. Pour les conseils et les corrections – c’est la règle de base – ce sont les pros du golf qui sont compétents. Comment se comporter donc lorsqu’un partenaire ou une partenaire de flight envoie régulièrement la balle hors limites à droite puis à gauche, et que le syndrome du sauveur se manifeste?
Dans ce cas, c’est la règle d’or du small talk qui s’applique. Il faut alors, coûte que coûte, garder la bouche fermée.

