Goethe est le dernier grand Européen. Il est l'homme dans lequel tous les courants de la culture occidentale se rassemblent et se reflètent une fois de plus, avant qu'ils ne se dispersent et se perdent.
Luther a transformé le christianisme d'une cérémonie de cour latine en une affaire de cœur allemande.
Illustration: Fernando Vicente
Egon Friedell, «Histoire culturelle des temps modernes»
L'Allemagne est un pays formidable. Pendant le Forum économique mondial, lors de mes trajets en train entre l'Engadine et Davos, je n'ai pas pu m'empêcher de dévorer l'audiolivre d'Egon Friedell, «Histoire culturelle des temps modernes». L'auteur, un fils de fabricant aux multiples talents, acteur, réalisateur, brillant essayiste, s'est jeté en 1938, à l'âge de 60 ans, du dernier étage de son domicile à Vienne, quand deux membres en uniforme de la «brigade de tempête» d'Hitler ont voulu placer le mondialement connu artiste et intellectuel juif en camp.
Friedell était un patriote, un enthousiaste de la guerre côté allemand voir l'histoire, il s'est converti au christianisme et a écrit dans son essai, traduit en plusieurs langues, qui devait être suivi d'une histoire culturelle inachevée de l'Antiquité, l'un des plus beaux et des plus spirituels hymnes à la culture européenne, dont il considérait que l'Allemagne était le porteur principal. C'est la tragédie incroyable du dernier siècle que des gens comme Friedell et des millions d'autres aient été victimes du fanatisme meurtrier de politiciens allemands, qui ont non seulement ruiné leur pays, mais aussi la moitié de l'Europe.
Pourquoi cela me vient-il à l'esprit alors que je voulais écrire un article à propos d'une interview accordée par le NZZ avec le nouvel ambassadeur allemand à Berne? Peut-être parce qu'il semble plus urgent que jamais de rappeler aux représentants de l'État allemand qu'en dépit de toutes les grandes et impressionnantes forces de l'Allemagne et de ses habitants, en dépit de l'admiration pour leurs réalisations culturelles, scientifiques et industrielles, la politique étrangère ne fait pas nécessairement partie de cet Olymp des excellences allemandes.
On voudrait donc dire aux représentants de l'État allemand, par une sympathie sincère pour leur pays, d'être un peu plus modestes. Suis-je dans l'erreur ou est-il devenu palpable depuis quelques années que Berlin ressent un besoin accru d'influencer d'autres pays, de leur dicter le tarif ou du moins de leur donner des conseils, beaucoup d'entre eux bien intentionnés? S'il y a une leçon pour l'Allemagne après les deux dernières guerres mondiales, c'est bien celle-ci: prudence avec les politiciens allemands, qui se sentent appelés à façonner le globe selon leur mode.
Peut-être est-ce aussi l'assurance presque inquiétante des Allemands, vue de Suisse, qui les amène à s'exprimer sans frein sur des sujets dont ils – ce sont des Allemands – ne peuvent en réalité rien savoir. Dans l'interview mentionnée, l'ambassadeur d'Allemagne, Markus Potzel, parle longuement de la politique étrangère suisse et sur la neutralité. Il conclut qu'elle n'est plus d'actualité et estime qu'un État ne peut être neutre «face à une guerre d'agression, qui viole clairement la Charte des Nations Unies».
Malheureusement, il n'est pas venu à l'idée de la NZZ-collègue de donner à l'ambassadeur un indice crucial à cet endroit. À savoir que la Suisse «face à une guerre d'agression» ne peut pas seulement être neutre, mais doit aussi prouver que: la neutralité suisse perpétuelle, armée et globale est une assurance-vie indispensable pour notre pays, surtout et précisément lorsque un État attaque agressivement un autre, pour la dernière fois en 1939 après l'invasion criminelle de l'armée allemande en Pologne.
NZZ-Rédacteur en chef et député national du FDP Willy Bretscher a alors clarifié, en des moments de grande nécessité, ce que signifiait la neutralité suisse: «La neutralité de la Suisse est sans réserve, absolue. Elle ne fait l'objet d'aucune réserve, plus de différenciation. (...) Elle signifie un traitement absolument égal des deux parties par la Suisse neutre. (...) Derrière ces mesures réside la volonté de tout le peuple», qui «n'est pas affectée par le fait que le même peuple suisse a également ses opinions déterminées sur la guerre».
L'ambassadeur d'Allemagne se trompe. La neutralité suisse est plus actuelle et vitale que jamais en temps de guerre et d'attaques militaires, crédible et fiable cependant seulement si elle est maintenue même en temps de paix. Il est frappant que les diplomates allemands et de l'UE veulent convaincre la Suisse d'abandonner sa neutralité, tandis que leurs homologues d'Inde, de Chine, de Russie ou des États-Unis louent la neutralité suisse avec le plus grand éloge, semblable à la plupart des Allemands, d'ailleurs, qui ne sont pas au service de l'État.
On ne peut pas attendre d'un ambassadeur ou d'un politicien allemand qu'il comprenne la neutralité suisse. De plus, l'Allemagne est en guerre contre la Russie, ce qui rend la compréhension officielle d'une position neutre pratiquement inexistante. Que le NZZ appelle sans aucune opposition un officiel allemand comme témoin clé contre la neutralité est néanmoins révélateur et montre à quel point certaines parties de la politique suisse et de l'administration, dont le journal est réputé être le porte-parole, se sont éloignées de la Suisse neutre.
Car sur un point, l'ambassadeur allemand a raison. Il constate qu'il y a en Suisse «des opinions divergentes» sur ce que signifie la neutralité, que le terme doit être clarifié et que, après l'adoption des sanctions de l'UE, la Suisse n'est plus considérée comme «neutre» aux yeux de la Russie. L'ambassadeur Potzel exprime ce que pense l'État allemand, et il occupe l'espace que les Suisses lui laissent. On ne peut reprocher rien au diplomate. Ses déclarations, bien qu'erronées, comblent le vide que notre politique a créé.

