Nous nous sommes tellement habitués à la division de la société que nous remarquons à peine à quel point notre perception est orientée. Une grande partie du secteur des médias revendique pour elle-même de rapporter de manière équilibrée et neutre. On se met en scène comme un interprète responsable de la réalité. En réalité, cependant, l’information est souvent unilatérale, déformée et alignée sur les récits qui correspondent à sa propre vision du monde. Les médias façonnent de manière décisive l’atmosphère sociale et, ce faisant, ils renforcent la division; le ton devient nettement plus rude, les discussions haineuses augmentent, les milieux en conflit sont plus éloignés les uns des autres que jamais, semble-t-il – sur les réseaux sociaux, dans les podcasts, aux tables des habitués.
Illustration: Fernando Vicente
Un sujet de division particulièrement prisé est: les hommes contre les femmes. « Qui veut mettre fin à l’oppression des femmes ne devrait pas se marier » (Spiegel), « Est-il devenu embarrassant d’avoir un petit ami? » (Spiegel). Pour le climat, c’est souvent les jeunes contre les vieux. « Mamie est une vieille truie pollueuse » (WDR), « Les plus âgés doivent reconnaître leur culpabilité » (Deutschlandfunk, DLF), « Les boomers sont les pires pollueurs du climat » (Die Presse). L’essentiel, c’est que quelqu’un soit déclaré coupable et que nous nous indignions. L’indignation apporte des clics, les clics apportent de la pertinence et, oui, aussi la survie économique.
Qui classe les gens quotidiennement dans des camps ne doit pas s’étonner de l’endurcissement de la société.
Le déséquilibre se reconnaît aussi aux thèmes qui sont gonflés de manière volumineuse. « Voilà pourquoi il faut le féminisme » (SRF), « Le féminisme reste nécessaire » (DLF), « L’avenir est féminin ou il n’existe pas » (Süddeutsche Zeitung, SZ). Ou aux voix qui sont visibles, à celles qui apparaissent à peine, à la perspective sociale qui domine: « Les femmes souffrent davantage du changement d’heure » (Spiegel), « Les femmes souffrent de contraintes millénaires » (Zeit), « Les femmes souffrent de la pression publique » (Frankfurter Rundschau), « Les femmes souffrent plus souvent de la chaleur estivale » (Tagesspiegel), « Les femmes souffrent du fait d’être les confidentes les plus proches de leurs partenaires » (Zeit). Ceux qui sont sans cesse déclarés comme problème: « Problème hommes » (ARD), « Les vrais hommes détruisent le monde » (SZ), « Comment faire en sorte que les fils ne deviennent pas de mauvais hommes? » (Zeit), « Le père allemand est un raté! » (Frankfurter Rundschau).
Il est également intéressant de voir quels groupes sont dressés les uns contre les autres: « Mamie doit déménager » (SZ), « Les seniors doivent libérer des logements pour les familles » (FAZ), « La domination des vieux est-elle un épouvantail ou déjà une réalité? » (Tagesspiegel). On peut aussi en déduire quel groupe a un lobby dans les médias et lequel n’en a pas. Ou pensons à la pandémie de coronavirus: « Nous, otages des non-vaccinés » (Spiegel), « Pandémie des non-vaccinés » (SZ), « Sceptiques du coronavirus: les comploteurs parmi nous » (SRF). Là aussi, le schéma a fonctionné de manière fiable: dramatiser, moraliser, durcir les fronts. Et enfin, des termes nouvellement construits comme « fémonationalisme » (SRF), « soif de voyage de droite » (Zeit) ou « néo‑pronoms comme they, dey ou xier » (« Quarks », WDR) montrent comment les médias cadrent les débats.
Le pouvoir ne commence pas seulement avec les lois ou dans les institutions, mais bien plus tôt – avec la question de savoir quelle réalité est présentée aux gens. Lorsque certains thèmes sont constamment exagérés et d’autres occultés, lorsque l’indignation est distribuée de manière sélective, cela influence ce que les gens considèrent comme important, dangereux ou moral.
Et non: il ne s’agit pas d’un complot des médias. Souvent, ce n’est même pas une mauvaise intention – ce système fonctionne très bien même sans pilotage conscient. Bien sûr, il existe de nombreux journalistes bons et intègres. Et, bien entendu, l’unilatéralité se constate aussi dans divers médias alternatifs et podcasts – souvent en réaction au déséquilibre perçu des grandes maisons établies. Là aussi, on dramatise, on raccourcit et on déforme. La différence est que beaucoup de ces formats ne prétendent pas se situer au‑dessus de la mêlée. Ils ne se parent pas d’étiquettes comme « journalisme de qualité » ou « équilibré ». Cela ne rend pas leur partialité meilleure, mais cela la rend souvent plus honnête dans sa subjectivité.
Qui classe les gens quotidiennement dans des camps ne doit pas s’étonner de l’endurcissement de la société. La division ne tombe pas simplement du ciel. Elle est préparée linguistiquement, aiguisée par les médias et chargée d’émotion.

